En hommage à Jacqueline Schaeffer

Page d’accueil / Nouvelles / En hommage à Jacqueline Schaeffer

Tout récemment, le 4 janvier 2026, à l’âge de 92 ans, Jacqueline Schaeffer nous a quittés – une psychanalyste éminente, une personne remarquable et une femme merveilleuse. 

Jacqueline Schaeffer était membre d’honneur de la Société psychanalytique de Paris (SPP) et menait une activité professionnelle très active: elle participait à de nombreux séminaires et conférences dans le monde entier, enseignait à l’Institut de psychanalyse de Paris, et donnait des cours de psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent à la Guidance infantile Pierre Mâle, à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. Elle est chargée des relations avec les associations analytiques pour l’Observatoire de la petite sirène (initialement Observatoire des discours idéologiques sur l’enfant et l’adolescent), une organisation française fondée en 2021. L’Observatoire est opposé à toute transition de genre pour les enfants et adolescents mineurs. 

Madame Schaeffer a été membre du comité de rédaction de la Revue française de psychanalyse de 1988 à 1997, et directrice adjointe de la collection Débats de psychanalyse, de 1995 à 2000. 

En 1987, l’article de Jacqueline Schaeffer Le rubis a horreur du rouge: relation et contre-investissement hystériques a été distingué par une prestigieuse récompense psychanalytique, le prix Maurice Bouvet. Cet article développe des idées sur les conceptions et les approches contemporaines de l’hystérie. 

Jacqueline Schaeffer est connue dans le monde entier comme une psychanalyste ayant consacré une part importante de ses recherches aux questions du féminin, de la sexualité féminine et de la différence des sexes. Le célèbre psychanalyste français René Roussillon, dans la postface de son livre Le refus du féminin, écrivait que cet ouvrage est devenu un « classique » de la littérature psychanalytique grâce à « ses thèses originales, novatrices et riches de contenu » dans le cadre du débat toujours en cours en psychanalyse sur la sexualité humaine. Il soulignait que l’approche de J. Schaffer de la question de la féminité constitue « une contribution essentielle et novatrice au développement de la compréhension psychanalytique des phénomènes de la féminité et de la sexualité ». 

Afin d’éviter une compréhension superficielle de l’oeuvre de Jacqueline Schaeffer, parfois réduite à une lecture purement féministe ou limitée à une psychologie exclusivement féminine, je tiens à souligner que ses concepts touchent aux fondements mêmes de la psyché humaine, communs aux deux sexes. Elle concevait le féminin comme une dimension psychique, propre aussi bien aux femmes qu’aux hommes, dimension qui est rejetée et qui effraie les uns comme les autres en raison de la crainte d’une intrusion dans le Moi. La différence des sexes est pour elle une véritable paradigme psychanalytique. Les idées de Jacqueline Schaeffer ne sont pas de simples réflexions sur le genre, mais une recherche métapsychologique sur la différence des sexes en tant que telle. Le refus de reconnaître la différence des sexes était, selon elle, l’expression de l’oeuvre de la pulsion de mort, qui tend à l’abolition de toute différence (déshumanisation, effacement des limites, etc.). 

Ses réflexions sur la distinction entre le « féminin » et le « maternel » sont tout aussi intéressantes. Jacqueline Schaffer insistait sur leur antagonisme: la maternité sert souvent 

de défense contre la féminité sexuelle, en la « absorbant » et en transformant la femme en un objet fonctionnel. 

Ses développements sur les défenses phalliques méritent également une attention particulière: elle a introduit la notion de « défenses fécales », soulignant que la logique phallique (domination, contrôle) est utilisée par les deux sexes comme une protection contre la vulnérabilité « scandaleuse » de la dimension féminine. 

On pourrait encore longtemps poursuivre la liste des idées intéressantes et essentielles de Jacqueline Schaeffer, qui ont apporté une contribution majeure à la compréhension de la sexualité à notre époque et au développement de la psychanalyse contemporaine. Son engagement social et son travail d’organisation dans divers projets psychanalytiques, ainsi que sa vie personnelle, entourée de figures emblématiques de notre époque, mériteraient eux aussi un développement particulier. Mais nous tenterons d’aborder ces aspects de sa vie une prochaine fois. 

Je souhaiterais maintenant partager quelques souvenirs de Jacqueline Schaeffer. Nous nous sommes rencontrées pour la première fois à Kyiv en juin 2013, dans le cadre du Symposium international de psychanalyse Le féminin. Sexualité et différence des sexes, qui s’est tenu à l’Institut international de psychologie des profondeurs. Jacqueline m’a donné l’impression d’une personne très chaleureuse et subtile, d’une interlocutrice passionnante et d’une femme remarquable. Elle parlait de son enfance en Afrique, de sa vie à Paris, de ses impressions sur l’Ukraine et de notre travail psychanalytique. Elle a présenté de brillantes conférences à l’Institut ainsi qu’au Musée des rêves à Kyiv, fondé par nos anciens étudiants, a mené des supervisions pour les spécialistes de l’Association ukrainienne de psychanalyse, et partageait avec une grande générosité ses livres et ses articles. Son article Le féminin comme épreuve et comme but de la formation de la différence des sexes a été publié par nos soins dans la revue Psychanalyse. Annales (n° 1(17), 2013). 

Jacqueline Schaeffer a été l’une des premières à nous exprimer sa sympathie en 2022, immédiatement après le débout de la guerre en Ukraine. Je suis reconnaissante au destin de m’avoir fait rencontrer Madame Schaffer, et aussi de l’avoir vue durant les derniers mois de sa vie. Le 18 octobre 2025, une petite équipe de tournage de notre chaîne YouTube (moi-même, Tetiana Rzhevska et Serhii Alushkin) est arrivée au 13 rue des Petits Champs, où vivait Jacqueline Schaffer, pour l’interviewer. Vous pouvez visionner cette interview en cliquant sur le lien suivant. 

Bien que nous ne nous soyons pas vues depuis plus de dix ans à ce moment-là, la rencontre fut très chaleureuse et profondément riche. Jacqueline s’intéressait vivement à tout ce qui se passait dans le monde de la psychanalyse, tant à l’échelle internationale qu’en Ukraine, et faisait preuve d’une mémoire remarquable et d’une grande clarté d’esprit. Nous avons retrouvé une femme vivante, joyeuse, énergique, dotée d’une vaste culture et d’une profonde compréhension psychanalytique du monde. Son appartement, situé au centre de Paris, qu’elle nous montrait avec plaisir, était imprégné des signes d’une intense vie intellectuelle de ses habitants et portait les traces de différentes périodes marquantes, tant de l’histoire de la France que de celle du monde en général. 

Pour conclure notre rencontre, Jacqueline nous a offert ses nouveaux livres et nous a invités à sa conférence du cycle Introduction à la psychanalyse, organisée par la Société Psychanalytique de Paris et qui s’est tenue le 11 décembre 2025. Cette conférence fut, malheureusement, la dernière de sa vie. Nous lui sommes profondément reconnaissants de nous avoir donné la possibilité de participer à cet événement et nous espérons pouvoir prochainement publier les matériaux de cette conférence pour nos lecteurs. 

Ses collègues ukrainiens lui rendent hommage à la psychanalyste, à la femme merveilleuse et à l’être humain qu’était Jacqueline Schaeffer. 

Svetlana Uvarova, 

Rectrice de l’Institut international de psychologie des profondeurs 

Jacqueline Schaeffer